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« Un jour de lourd
ennui, le Sultan des Indes Schah-Baham, petit-fils du grand Schah-Riar,
le héros des Mille et Une nuits, propose que chacun, dans sa
cour, dise de ces contes dont il est si friand. Le sort désigne le
jeune Amanzéi, qui raconte une de ses vies antérieures, quand Brama,
pour le punir de ses dérèglements, le fit sopha. (...)
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Lorsque, en 1742, Crébillon offrit au public, avec Le Sopha, un roman
aux couleurs orientales, il n’en était pas à son coup d’essai. Huit ans
plus tôt, il avait fait paraître une « histoire japonaise » elle
aussi grave et gaie: L’Écumoire ou Tanzaï et Néadarné. Dans
les deux cas, le succès fut au rendez-vous. Le plaisir du scandale avait sa
part dans cet accueil, l’écrivain poussant loin l’érotisme et l’irrévérence.
Mais le déguisement oriental ajoutait à ces charmes; Crébillon jouait
en maître avec une mode.
La fureur de l’Orient battait alors son plein. Fêtes, contes, théâtre,
décoration, arts, étaient contaminés par l’engouement, et prodiguaient un
Orient que n’encombrait aucun souci d’exactitude. Ainsi Watteau et Boucher
s’adonnaient-ils, ce dernier avec passion, à des
« chinoiseries », tandis que Rameau composait des Indes
galantes à la géographie des plus accommodantes.
Cet appétit pour un Orient essentiellement fantasmatique avait son histoire.
Depuis la fin du XVIIe siècle, les rigueurs du classicisme lassaient. Un
désir d’évasion légère sollicitait d’autres satisfactions. (...)
Surtout, en 1704, un événement décisif s’était produit: Antoine
Galland avait commencé à livrer au public sa traduction, à la fois partiale
et heureuse, des Mille et Une Nuits. Cette relative adaptation du
recueil oriental, aux parfums de magie et de sensualité, avait connu la plus
grande fortune. La littérature s’était mise au goût du jour, et, parée d’un
exotisme enjoué, laissait libre cours à une impertinence habillée de
fantaisie. (...) (p. 5-6)
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« Juvénile, pervers, délicat, honteux, épanoui, brutal ou masqué, l’érotisme
est partout présent, dans Le Sopha. La curiosité sexuelle, que
satisfait l’âme voyageuse d’Amanzéi, et qui réveille l’écoute du
Sultan, est aussi ce qui pousse le lecteur à ouvrir un roman dont le titre
est prometteur. (...) Il est amplement servi.
Le décret de Brama condamnant l’âme d’Amanzéi à se couler dans la
prison de sophas n’est pas des plus sévères. Le « supplice »
est plutôt délice, de l’aveu même du condamné: « le plaisir
d’être à portée d’entrer dans les lieux les plus secrets, et d’être
en tiers dans les choses que l’on croirait le plus cachées » ne
saurait être compté pour rien. Ironique sanction, que cet arrêt céleste
qui permet à une âme dissipée - comme au lecteur - d’assouvir son désir
secret de percer les secrets d’alcôve, et de se placer dans une situation
éminemment perverse. La jouissance du tiers voyeur n’est pas grand-chose
ici, comparée aux raffinements scabreux nés du décret divin. Immiscé dans
l’intimité de couples qui l’ignorent, Amanzéi est présent sous la
double espèce d’une âme intelligente, et d’un corps-sopha qui reçoit
sur lui les corps qui s’ébattent. La relation à trois imposée à des
couples qui pensent n’être que deux, voire un, trouve ainsi à s’illustrer
de la manière la plus piquante. L’écrivain, le conteur, le lecteur s’en
amusent (« Ah Nassès ! répondit-elle, en se laissant aller sur
lui, et sur moi ») ; ils en sourient de même, lorsque le tiers
mutin, devenu amoureux, connaît enfin son supplice, à faire le lit des
voluptés d’autrui. (...)
(p. 9-10)
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« On aurait tort ici de s’inquiéter. Le
sous-titre du Sopha (Conte moral, ndlr) ne confesse aucune
visée moralisatrice; l’auteur n’a nulle idée de prêcher ; il
s’agit toujours du plaisir de l’esprit. Le « conte moral » ne
s’oppose pas au roman érotique. Le titre du Sopha n’évoque-t-il
pas, tout à la fois, en un seul mot, des promesses coquines et sophia,
la sagesse grecque? Méditant sans lourdeur sur les hommes, cultivant
sans ennui l’amour de la pensée, Crébillon nous propose de traquer
allégrement, avec Amanzéi, dans le palais ou dans les alcôves de ce très
bas monde, ce que l’on y croise le moins: le vrai, le beau, le bien.
La candeur ou l’emphase ne sont pas de mise, pour cette quête mordante et
enjouée qui ne respecte rien. Le regard est féroce; mais le manque d’illusions
sur les hommes, qu’ils soient puissants et misérables, ne s’accompagne d’aucun
fiel, d’aucun pathos, d’aucune morosité. Crébillon, dans Le Sopha,
comme, quelques années plus tôt, dans Tanzaï et Néadarné, s’en
donne à coeur joie, sous des habits orientaux qui ne trompent personne. Dans
ce jeu de massacre amusé, l’impertinence politique occupe une place de
choix. Fantoche tyrannique et capricieux, ignorant à l’extrême, gaffeur
impénitent, le Sultan est avant tout le roi des sots; de l’espèce,
il a la suffisance, l’éprouvant babil (« Quoique en tout un an il ne
lui arrivât pas une seule fois de penser; à peine, en tout un jour,
lui arrivait-il de se taire une minute. »), et l’opacité sans
faille: le souverain, fermé aux délicatesses de l’esprit, qu’il
soit gaze ou ironie — « où veut-on que j’aille deviner
cela ? » —, manifeste le même talent devant les subtilités du
coeur... Si le Sultan est un bouffon, il se trouve en bonne compagnie;
la vaste comédie du monde social n’appelle aucune déférence. Grimaces et
appétits se disputent la scène, n’épargnant aucun milieu:
courtisanes et courtisans, mondains et parvenus, libertins et bramines,
sacrifient aux mêmes idoles.
(...) Toutefois, il ne faudrait pas se méprendre sur la portée de ces
audaces. On est loin ici de la virulence militante d’un Voltaire ou d’un
Diderot. L’irrévérence de Crébillon est d’abord distance tonique, refus
d’un regard dévotieux sur les hommes, quelle que soit la fonction qu’ils
occupent. Surtout, le désir de Crébillon est ailleurs: c’est à
scruter, comme le Duc dans le Hasard du coin du feu, le « for
intérieur », c’est à sonder les coeurs et les reins, à dégager ce
qui meut les hommes et distingue certains, que le moraliste en lui trouve son
domaine. (...)
(p. 13-14)
Crébillon semble se délecter à peser la bêtise humaine et à en détailler
les variantes. A la « sotte admiration » de la cupide Amine
fascinée par ce qui brille, répond l’abrutissement de Dahis, l’amant
efficace de Fatmé: « Il était du nombre de ces personnes
malheureuses, qui ne pensant jamais rien, n’ont jamais aussi rien à dire,
et qui sont meilleures à occuper qu’à entendre. » A croire, par là
même, que la pensée est un bonheur, comme le savoir est une joie, et l’esprit
un plaisir: « Aucun des plaisirs qui sont dépendants de l’esprit,
ne touchait le Sultan », nous est-il dit. Les âmes nobles, ici aussi,
goûtent, et dispensent à qui sait s’ouvrir, de rares félicités. Ainsi de
la Sultane « qui par son esprit, faisait les délices de ceux qui, dans
une Cour aussi frivole, avaient encore le courage de penser, et de s’instruire. »
Peindre abondamment la sottise, chez Crébillon, est souligner, en même
temps, la grâce exquise de la vie spirituelle et des heureux élus qui la
cultivent.
Ces éloges en contrepoint, qui honorent l’esprit et la simplicité, dans
une foire aux vanités hospitalière aux sots, accompagnent une quête qui
donne au conte d’Amanzéi son fil conducteur: ce que traque son âme
dans les alcôves, ce que traque son créateur dans chacun de ses romans, est
la présence de l’amour véritable. Crébillon trouve ici son objet, presque
sa passion. Ce qui l’occupe au-delà de toute chose, est l’art d’aimer,
qui unit étroitement le moraliste et l’érotique en lui. Dans Le Sopha
comme ailleurs (que l’on pense aux étranges Lettres de la marquise),
cet art s’esquisse largement a contrario: la peinture de l’amour
absent ou gauchi domine. Mais, de même qu’il est des âmes nobles, il est
des coeurs épanouis.
Si la relation érotique est fréquente en ce monde, l’amour ne se rencontre
guère. Le voyage de sopha en sopha nous invite surtout à mesurer sa
fugacité, à compter ses ennemis, ses dévoiements, de la vénalité d’une
Amine, à la rustrerie sexuelle qui, chez Fatmé, Dahis, Abdalathif, le
Sultan, répartit les hommes et les femmes en ces « manoeuvres d’amour »
et « machines à plaisir » qu’évoquera, cruelle, la marquise de
Merteuil. La bêtise sexuelle peut ne pas être, et la cupidité céder la
place à l’épargne de soi: la froideur libertine est refus de l’amour,
fiasco indifférent d’un Mazulhim, dépravation d’une Zulica, lassitude
glacée d’un Nassès. A l’opposé de ces défigurations, il existe d’autres
périls. La désincarnation est un mirage; à nier le sexe, on risque l’obsession
d’un Moclès « tyrannisé par l’idée des plaisirs », et l’embarras
sensuel de la prude Almaïde. Quant à la pesanteur gourmée d’un Zâdis,
elle est dignité fatale. L’amour sombre dans le ridicule empesé, autant qu’il
déserte brutaux, pervers et dévots.
L’amour véritable est ami de la simplicité, et
vient habiter les coeurs nobles du Sopha. Il a la bonté discrète et
enjouée de l’anonyme entr’aperçue; mais l’agapè sans éros
ne saurait retenir longtemps l’âme espiègle d’Amanzéi. L’amour
« tendre, et vrai » de Zéphis prend ses traits de douceur et de
générosité; mais, à élire un libertin sans retour, sa passion
« délicate » se condamne à l’absence de réciprocité. Les
amours partagées de Zéïnis et Phéléas ont le charme de leur candeur, et
de leur sensualité ; mais la quête d’Amanzéi et Crébillon ne trouve
pas, auprès du couple final mué en trio de comédie, son point d’achèvement.
Le dépucelage ironiquement libérateur des jouvenceaux déliant, contre son
gré, l’âme éprise d’Amanzéi, offre au conte la sortie souriante d’une
taquine pirouette; l’accomplissement de l’amour véritable, lui, se
rencontre ailleurs, dans Le Sopha.
C’est auprès de Phénime et Zulma, que se goûtent les très rares délices
de « l’amour le plus vrai », craintif dans ses premiers émois,
généreux dans ses abandons, épanoui dans la durée. « Ils avaient
même joint à toutes les délicatesses, à toute la vivacité de la passion
la plus ardente, la confiance, et l’égalité de l’amitié la plus
tendre »: peut-être n’est-ce pas tout à fait un hasard, si le
conte d’Amanzéï et le roman de Crébillon délivrent au chapitre VII, le
chiffre béni, la clef d’un bonheur qui unit, en ces amants parfaits, éros
et agapè. (...) (p. 16-18)
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« (...) Que le sommet du roman ne soit justement pas sa chute, que nous
soyons invités à lire encore, et à trouver le fin mot de l’histoire dans
un dépucelage accompagné de plaisir et d’amour, n’est sans doute pas
insignifiant. Qui sait si ce n’est pas au lecteur lui-même qu’est
proposée la délivrance d’un dépucelage heureux. Si le monde est d’abord
un océan de vanités et de sottises, si l’amour véritable y est chose
très rare, il s’agit tout autant de pouvoir savourer le goût précieux du
bonheur, que d’apprendre à faire bon visage au milieu des hommes. Perdre
ses illusions n’est pas perdre le sourire et l’affabilité. Se déniaiser
n’est pas se renfrogner. L’éducation s’appelle aisance, le regard sur
le monde, humour, l’arme irrésistible, maniement du verbe. (...)
On sourit souvent, mais on rit aussi, à la lecture du Sopha. Ne
dédaignant pas de frôler la farce, avec les balourdises réjouissantes du
Sultan, prenant ses aises pour déployer, avec Nassès et Zulica, les finesses
d’une étincelante comédie, usant d’ironies de situations, s’amusant de
mots et de clins d’oeil, ne dorlotant ni auteur, ni conteur, ni lecteur,
Crébillon fait feu pétillant de tout bois. Alerte et picotant — de cette
causticité dont s’inquiète un Sultan —, l’esprit porte de la légèreté
vivifiante la narration, que celle-ci soit prêtée au conteur Amanzéi, ou qu’elle
ouvre, de son anonyme Introduction, le roman. (...) (p. 18-19)
La prose alerte de Crébillon aime sa liberté. Elle aime également chanter
le bonheur des amants véritables, et rehausser alors la beauté de ses
phrases d’échos sonores, de cadences binaires, de scansions régulières,
qui disent l’harmonie, et font régner la poésie au sein du roman:
« Lui parlait-elle d’une chose indifférente ? sans qu’elle le
voulût, même sans qu’elle s’en aperçût, sa voix s’attendrissait, ses
expressions devenaient plus vives. Plus elle s’imposait de contrainte avec
lui, plus elle lui marquait d’amour. Rien de son Amant, ne lui paraissait
indifférent »…
Mais si Crébillon n’ignore pas la musique pure de
la poésie, c’est très rarement qu’il en use. Le vrai amour n’est-il
pas, lui-même, chose d’exception ? Ne s’agit-il pas de savoir tout
autant apprécier le goût fugace du bonheur, que s’offrir légèrement à
la quotidienneté? Peut-être ces multiples vers blancs, ces
surabondants alexandrins en contexte fort prosaïque, dont Crébillon nourrit
la trame du Sopha, sont-ils invitation au sourire. Le lecteur pourra se
plaire à les compter, et s’amuser des petits pastiches d’un La Fontaine,
d’un Racine, d’un Corneille et de la cadence paternelle, que nous propose
un fils averti et joueur, entré gaiement, par l’écriture, dans le
théâtre du monde. » (p. 22-23)
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