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Si je n’avais
pas visité ce pays, je n’aurais pas su qu’il y règne un régime
artistique tout à fait différent de celui existant dans le reste du
monde. Voici comment se sont passées les choses.
Je suis
arrivé dans la capitale de ce pays un après-midi d’hiver. Je ne suis
pas descendu à l’hôtel, je me suis rendu tout de suite chez des
parents éloignés que j’avais là-bas (et peut-être les ai-je encore),
des parents auxquels j’avais parfois écrit.
Le soir de
mon arrivée, je me suis couché de bonne heure, fatigué du voyage. Le
lendemain, je me suis promené dans les rues, j’ai été voir les
nouveaux abattoirs et le planétarium. Je voulais voir encore au moins le
jardin zoologique et l’usine géante de bigoudis, mais j’ai dû
renoncer et rentrer tôt, parce qu’on avait reçu des invitations pour
le théâtre. Comme de coutume, en pareille occasion, je me suis habillé
avec soin, j’ai mis un élégant complet rose bonbon, une cravate
peut-être un peu voyante, ainsi qu’une épingle avec une perle. Mais
mes parents, le cousin et sa femme, étaient habillés de noir. Enfin, j’étais
impatient de partir, je n’aime pas rater ce que j’appelle
" l’avant spectacle " ou, plus simplement, le
" défilé des têtes ". D’autant plus que j’étais
dans un pays étranger, dans une ville inconnue.
Alors que
je rongeais mon frein, je me suis aperçu avec étonnement que, au lieu de
se presser, mon cousin avait commencé à écrire quelque chose. Bien
entendu, dans la voiture qui nous amenait au théâtre, je n’ai pas pu
me maîtriser, j’ai fait part de mon étonnement, en demandant à mon
cousin ce qu’il avait bien pu écrire et pourquoi il l’avait fait
juste avant de partir pour le spectacle.
– Voyons,
m’a répondu mon cousin, mais j’ai fait notre testament…
– Ça
alors ! Vous qui êtes si jeunes ?
– Cela
n’a rien à voir ici, répliqua la cousine, n’oublie pas qu’on va au
théâtre…
– Je
ne comprends pas du tout quel rapport peut exister entre le théâtre et
le testament.
– C’est
parce que tu es étranger, tu vis dans un pays qui ne jouit pas du même
système artistique, crut de son devoir de m’expliquer patiemment le
cousin ; voici comment se passent les choses chez nous. Tous les
habitants de la ville reçoivent, à tour de rôle, des invitations qui
leur donnent le droit de s’acheter les billets à bon marché. Une fois
arrivés au théâtre, nous retrouvons toujours dans la loge officielle
les dirigeants du pays. À la fin de la représentation, ils demandent
poliment au public de rester en place, puis descendent de la loge et
passent devant chaque spectateur. Ils s’intéressent ainsi courtoisement
aux problèmes de chacun : comment il se porte, comment va son
travail, comment vont les gosses…
Beaucoup de
gens ont eu, de cette façon, la possibilité de se plaindre d’un
appartement pas très commode ou d’un directeur d’entreprise pas
spécialement complaisant ; et ils ont eu la surprise de voir, après
quelques jours, que les torts qu’ils avaient signalés aux chefs,
étaient réparés.
– Tout
ça c’est très bien, mais le testament ?
– Patience,
mon cher. Après s’être intéressés à nos problèmes personnels, les
dirigeants arrivent à nous demander notre avis sur le spectacle. Et s’il
est différent du leur, on nous invite dans une salle contiguë,
spécialement aménagée derrière la scène ; là ont lieu les
exécutions.
– Comment,
les exécutions ?…
– Ceux
auxquels le spectacle n’a pas plu, sont purement et simplement fusillés
sur-le-champ. Qu’est-ce qui t’étonne tellement ? Si tu avais
assisté à autant d’exécutions que nous, tout cela te paraîtrait
normal. Il n’y a qu’à faire un effort de compréhension : qu’adviendrait-il
de notre système artistique, s’il n’existait pas cette
sanction ? Comment pourraient survivre les arts et la culture, s’il
restait en vie des gens qui n’aiment pas nos spectacles ?
– Ça
c’est la meilleure ! Mais pourquoi êtes-vous tenu de faire part de
votre vraie opinion ? Pourquoi ne pas dire aux chefs ce qu’ils
veulent entendre ?
– C’est
impossible ! Les leaders ont la bonté de se déranger, de quitter
leur loge en descendant jusqu’à nos places, non seulement pour nous
voir et écouter nos réclamations mais aussi pour nous regarder droit
dans les yeux. Cela rend inutile toute tentative mensongère. Ils savent
lire la vérité dans nos yeux et si nous disions autre chose que ce que
nous pensons, ils nous feraient fusiller, nous et nos enfants.
– Il
y a quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. S’ils ont le
pouvoir de deviner vos pensées, à quoi bon vous demander votre avis avec
de tels égards ?
– Mais
c’est très simple : ils sont nos chefs, ils ont le devoir de
connaître tous les problèmes qui nous préoccupent, de savoir comment
nous apprécions les spectacles qu’ils nous offrent avec tant de
générosité ; ici, on trouve cela tout à fait normal.
– Peut-être
pour vous, pas pour moi. D’après la bonne logique, enfin, la mienne, du
moins, ce serait plus simple de ne pas aller au théâtre si on y est
guetté par la mort.
– Soyons
sérieux, ce n’est pas du tout logique et naturel, comme tu le
prétends. L’homme n’est pas un animal, il ne vit pas simplement pour
manger et dormir, il a des besoins plus élevés, culturels et artistiques…
– Pour ma
part, je me passerais volontiers d’une telle culture ! Écoutez, je
vous prie de me laisser descendre au premier carrefour pour pouvoir entrer
dans le premier bistrot venu. J’aimerais mieux me soûler et avoir
demain des maux de tête que de ne plus avoir de tête du tout.
– Tu n’as rien à craindre, me dit
doucement la cousine, comme étranger tu ne risques rien. D’ailleurs nos
dirigeants ne manquent pas de souligner chaque fois qu’il n’est pas
indispensable de fusiller les étrangers. Au contraire, mieux vaut qu’ils
restent en vie, libres de retourner chez eux pour pouvoir vanter les
qualités de notre régime et pour lutter afin d’instaurer un système
semblable, le meilleur du monde, dans leur pays.
Bref, avant de finir
cette discussion qui me paraissait, je ne sais pourquoi, un peu étrange,
nous sommes arrivés au théâtre et nous avons assisté là-bas à un
fastueux spectacle de ballet. Pour être objectif, je dois dire que tout
était merveilleux, la salle et la représentation rivalisaient en beauté
et en richesse. Tout, depuis le lourd rideau brodé d’or jusqu’aux
énormes et resplendissants candélabres, donnait une impression de
grandeur et de majesté, et aussi l’assurance que le gouvernement n’était
pas regardant quand il s’agissait d’offrir les distractions
nécessaires au peuple.
Comme je l’ai donc
déjà dit, c’était une véritable réussite et, parmi les autres
spectateurs, mes cousins ne se sont pas privés de communiquer leur bonne
opinion aux dirigeants du pays. Après le passage de ceux-ci, mes parents
m’ont demandé si je voulais assister aux exécutions.
[…]
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