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... (à paraître)  <romans>....

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Le Séducteur


d'Anne-Marie Simond

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(extraits de la 1re édition, 1990)

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[…]
      
     À San Lorenzo………………… Une file de masques menée par un Arlequin passa si près de nous qu’elle déséquilibra la princesse devant moi, et ce fut de justesse si, la saisissant par le bras, je pus l’empêcher de tomber sous les pieds des danseurs. La princesse se tourna vers moi et releva son masque blanc sur son tricorne, "Savez-vous que la déesse trouve charmant que vous lui consacriez les quelques heures qu’elle devra consacrer, elle, à une petite fille ? Vous faites preuve, là, d’une dévotion délicieuse !"  Elle badinait en riant, je regardais sans les reconnaître, sous le tricorne d’homme, dans le mantelet à capuchon de dentelle noire, son visage étroit, les rides qui lui plissaient la peau vers les tempes, ses yeux presque fermés par la gaieté, sous les sourcils bien dessinés, ses lèvres pâles ouvertes sur de jolies dents, et je me me demandais si c’était la princesse Tron, ou la Messaline épuisée par les nuits d’orgie, ou encore la déesse vêtue de brocart noir et parée de perles que j’avais là, devant moi, si ce n’était pas plutôt quelque joli garçon qui aurait vieilli avant d’avoir pu devenir un homme, et je la trouvai tellement charmante, avec ce visage inattendu, que je dus me retenir de la prendre dans mes bras pour l’embrasser. J’enlevai mon masque et m’inclinai vers elle, "Princesse, avec vous, même le désert me semblerait amusant." ; un danseur, à cet instant, bouscula la princesse, la poussant vers moi, et elle, pour se retenir de tomber dans mes bras, appuya une main contre ma poitrine, main que je saisis aussitôt pour la porter à mes lèvres et la baiser, «Et si j’étais Dieu, Princesse, ajoutai-je, je n’aurais d’yeux que pour vous. Même la plus belle de ses servantes, ici, me paraîtrait insignifiante.» Dans ses yeux passa ce je-ne-sais-quoi qui m’excitait tellement, que je mis cette fois sur le compte de la franche provocation ; enhardi, je portai de nouveau sa main à mes lèvres et c’est dans sa paume que je posai un baiser, "Je crains seulement, s’il existe, de trouver en lui un rival redoutable, et de voir sa très grande colère retomber sur moi : je n’ai pas, moi, l’envergure de Lucifer… " Un autre masque la bouscula, elle partit en arrière, et sa main glissa de la mienne, "Serait-ce Dieu qui vient nous séparer ? dit-elle en riant. Se pourrait-il qu’il existe vraiment et qu’il soit déjà jaloux de vous ? — elle avait une expression de gourmandise telle que j’avais l’impression, bien qu’étant beaucoup plus grand qu’elle, d’être un oiseau convoité par un chat — Il est vrai qu’il aurait raison d’être jaloux : vous êtes charmant. Vous êtes même tellement charmant que j’ai envie de vous manger…", elle tendit la main vers moi, me prit par le bras d’autorité, et riant toujours, ajouta : "Mais trêve de badinage. Venez. Agata nous attend."
      Ma parole ! pensai-je en me laissant entraîner par elle entre les danseurs ; elle n’a l'air de rien avec ses airs de joli garçon, mais derrière ce masque il y a toujours la princesse Tron, une goulue, une vraie sorcière qui ne pense qu’à vous entortiller pour vous posséder ; une nuit avec elle doit ressembler à une nuit de sabbat, et l’homme sur lequel elle jette son dévolu doit se retrouver au petit matin vidé de son foutre et de son sang, si ce n’est à moitié dévoré par une crise de de gloutonnerie imprévisible… —  je me mis à rire — oui, cette femme était une vraie sorcière, car, bien que mon coeur fût saisi par l’effroi en la regardant, je continuais à la suivre comme si j’étais son chien… —  un masque me bouscula au passage, j’observai les autres danseurs entraînés par le petit orchestre placé en face de la grille, sous la fresque du martyre de saint Laurent, je regardai ce dernier : exposé entre les colonnes du haut portique d’un palais, couché sur son lit de métal et de flammes, indifférent aux airs de danse du petit orchestre placé en dessous de lui, le malheureux se tordait sur son gril autant que ses fers le lui permettaient, les yeux retournés dans ses orbites, les lèvres retroussées sur ses dents, tandis qu’une sueur de sang coulait de son front, de ses tempes et de ses aisselles ; il endurait son supplice sans voir à côté de lui les hommes et les femmes venus assister à son agonie, et ceux-ci, impuissants, bousculés par la douleur, échevelés, les bras tendus vers le ciel, ou les mains tordues sur la poitrine, ou le visage renversé en arrière, paraissaient attendre de Dieu qu’il manifestât son émotion, son indignation ; Dieu était là pourtant, sous la forme d’un vent furieux qui soulevait les tentures rouge sombre accrochées aux colonnes et poussait entre celles-ci, dans la galerie, des nuages gonflés par sa colère ; je revins au martyr, sur son gril, je le regardai mieux, étonné de découvrir sur son visage révulsé non pas l’expression de souffrance atroce que j’avais cru voir tout à l’heure, mais plutôt celle d’une joie indicible, de l’extase même, et la posture de son corps me sembla celle d’un homme qui jouit tout seul, saisi par des visions érotiques extraordinaires ; je ris malgré moi et malgré l’effroi que m’inspirait cet homme en train de faire l’amour avec ces nuages, au-dessus de lui, qui soulevaient et écartaient les tentures comme l’auraient fait d’énormes genoux et des cuisses de géante — ce n’était pas un supplice qu’il vivait là, c’était un véritable orgasme ! quelle curieuse façon il avait là de concevoir l’amour et le plaisir ! — ; mon regard redescendit sur la foule des masques en train de s’amuser — voilà des plaisirs qui me paraissaient plus agréables ! —, je revins à la princesse qui me tirait derrière elle, entre les danseurs, et je me demandai comment pouvait être cette jeune Agata que nous allions retrouver, espérant, non sans ironie, qu’elle serait assez jolie pour me soustraire au charme de sa tante, et me réjouissant d’avance à l’idée de tourner la tête à une jeune fille, pour m’amuser.
      Las ! je fus très déçu quand je découvris, de l’autre côté de la grille, une adolescente un peu maigre, qui aurait pu être jolie si son visage, enfermé dans le bonnet de pensionnaire, n’avait pas eu cette expression de petite fille butée, et qui n’eut pour moi, quand la princesse me présenta, qu’un regard absolument indifférent. Elle ne s’intéressait qu’à sa tante et au paquet que celle-ci sortait de son sac caché sous l’aile de sa robe, ouvrait rapidement, découvrant, entassés dans le papier de soie déplié, des gâteaux ovales et luisants, de toutes les couleurs. La princesse en prit un, enrobé de sucre rose, et passa la main entre les barreaux de la grille en disant : "Ouvre la bouche." Agata ouvrit la bouche en riant — l’adolescente butée savait donc rire — et la referma sur le gâteau entier.  "Dieu n’est évidemment pas une friandise, continua la princesse, mais tu es encore à l’âge où il pourrait lui ressembler… Mange donc. Je te trouve bien maigre, et si tu continues ainsi, tu le deviendras tellement que le diable te prendra pour une branche de bois mort…", l’image la fit rire, " …et il te jettera dans son brasier sans même s’apercevoir de son erreur !" —  "Encore !" dit Agata, que le diable préoccupait moins que la gourmandise. La princesse mit dans sa bouche un deuxième gâteau, enrobé de sucre vert, puis, quand il fut avalé, un troisième, enrobé de jaune. "Maintenant, dit-elle, permets-moi de les goûter.", et elle en prit un, qu’elle mit dans sa bouche avec des airs gourmands, "Mmm…" murmura-t-elle, les yeux fermés, en le laissant fondre dans sa bouche avant de l'avaler, «Si Dieu existe et s’il est fait à l’image de ce gâteau… de ces gâteaux, je mourrais sûrement d'indigestion !" ; elle rit, rouvrit les yeux, se lécha prestement les doigts — je la regardais, fasciné — et, examinant ceux qui étaient encore entassés dans le papier de soie, conclut :  "Oui, d'indigestion…" — 
"Ma tante !" dit Agata. La princesse reporta les yeux sur elle, se mit à rire, "N’écoute pas ce que je dis, ce sont des sottises ! Mange plutôt !", elle lui mit un nouveau gâteau dans la bouche, puis elle tourna la tête vers moi, "Et vous, Giovanni, en voulez-vous un ?", et elle me tendit le paquet ouvert, "Laissez-vous tenter."

      En riant, j’en choisis un sur lequel le sucre brun avait largement coulé et débordé, à la surface duquel étaient restés collés de petits fragments de sucre vert — le vert avait sans doute le goût de la pistache, et le brun celui du caramel —, et quand je le mis dans ma bouche, il fondit si rapidement sur ma langue que je crus le boire en l’avalant. Je m’exclamai : "Princesse, que m’est-il arrivé ? Qui êtes-vous ? Seriez-vous donc un peu sorcière ? Avez-vous le pouvoir de faire boire ce qui solide, de faire voir ce qui est invisible, de faire entendre des sons qui n’existent pas ? Et le pouvoir aussi de changer toute crainte en audace ?" Elle rit de bon cœur, "Giovanni, faut-il donc vous le répéter ? Aviez-vous oublié que j'ai l’orgueil d’être l'égale de Dieu ? J’ai, moi aussi, mon jardin d’Eden…"
      "Ma tante ! dit Agata, qui nous regardait tour à tour avec l’expression butée que je lui avais vue tout à l’heure. Vous m’oubliez !" Je m’inclinai vers l’adolescente, "Vous avez raison, Mademoiselle. Je suis en train de vous voler votre tante, je n’en ai pas le droit, je m’en vais." Et me tournant vers la princesse, je murmurai : "Princesse, je vous en prie, gardez pour moi le fruit défendu de votre jardin, et soyez certaine que je le mangerai sans aucune crainte." Dans ses yeux passa de nouveau ce je-ne-sais-quoi de provocant qui m’excitait tellement, "Aucun des fruits de mon jardin n’est défendu, dit-elle, mais je peux vous garder le meilleur d’entre eux." Puis elle se retourna vers Agata.
      Je regardai encore son visage enfermé dans le capuchon de dentelle noire, sous le tricorne masculin, et je m’aperçus avec surprise que je ne la reconnaissais plus : toute à sa nièce, elle lui racontait maintenant d’innocentes histoires, avec une gaieté sans apprêt, en la gavant de gâteaux, comme l’aurait fait une mère avec sa fille —  où donc était passée la princesse Tron, la Messaline, la déesse, ou encore le joli garçon ? et quels étaient encore les autres visages de cette femme ?
      Dérouté, je me détournai d’elle, et indécis quant à ce que j’avais envie de faire, n’ayant pas envie de me mêler aux danseurs, je pris le parti d’aller voir celles qui avaient choisi de vivre enfermées dans ce couvent. Passant derrière les visiteurs, debout par petits groupes devant la grille, j’avançai lentement, examinant les pensionnaires et les religieuses : les premières n’étaient encore que des petites filles, et les secondes, toutes blanches dans leur habit blanc, sous leur voile blanc, me firent penser à de grands oiseaux jacassant et battant des ailes dans une immense volière, de fort jolis oiseaux pour la plupart, mais quand je les comparai à la princesse, je pensai que le ciel pouvait bien me tomber sur la tête si celle-ci, malgré son âge, n’était pas de beaucoup plus séduisante que les plus jolis d’entre eux ; oui, malgré son âge, cette femme avait le charme de ce qui est insaisissable, elle était comme le vent et, sans qu’on pût prévoir ce qu’elle serait l’instant d’après, elle pouvait être brise légère, puis vent du soir, ou bourrasque, ou sirocco, ou tornade encore, et je me demandai, amusé, pourquoi elle m’avait inspiré tant d’effroi ; je me dis que, au contraire justement, c’était son caractère changeant et imprévisible qui m’attirait maintenant, aussi bien la tendresse dont elle faisait preuve à l’égard de sa nièce que sa violence ; je repensai à sa fureur, tout à l’heure — ha ! les colères de cette femme étaient sûrement d’une autre trempe que celles de la pauvre Henriette ! prendre dans ses bras un tourbillon furieux et baiser l’œil du cyclone devait sûrement représenter ce qu’il y a de plus enivrant pour le corps et l’esprit !… Arrivé au bout de la grille, je fis demi-tour, et parvenu à la hauteur de la princesse, je vis derrière Agata, à une dizaine de pas, une religieuse assise sur une chaise, que la conversation des autres n’intéressait pas et qui paraissait méditer ; sans doute ne l’aurais-je pas remarquée parmi les autres religieuses, tant elle leur ressemblait dans son habit blanc, sous son voile blanc, avec son crucifix suspendu sur la poitrine, si je n’avais pas été surpris par une espèce de nonchalance dans sa personne, plutôt singulière dans cet endroit : elle se tenait abandonnée, de travers contre le dossier de la chaise, le poids du corps porté sur une fesse, laissant apparaître nettement, sous son habit blanc, une hanche, une cuisse large, le genou, et le reste de la jambe repliée devant elle ; cette posture donnait à tout son corps une forme sinueuse, bien qu’il parût solidement charpenté et charnu, et parce qu’il me paraissait si solidement charpenté et charnu, il me faisait penser au corps puissant d’un boa ; la religieuse regardait de côté, ne laissant voir qu’une mâchoire saillante, hors de la guimpe, et un oeil, de profil, posé bizarrement sous l’arc du sourcil, et plus je la regardais, plus elle me faisait penser à la princesse, non pas parce qu’elle lui ressemblait, mais parce que, au contraire, elle était son antithèse absolue, solide et calme comme la montagne quand la première était aussi changeante et insaisissable que l’air et le vent… Était-ce parce que je la regardais, la religieuse tourna la tête vers moi, ses yeux me fixèrent, le temps de quelques secondes, puis se détournèrent — elle avait des yeux extraordinaires, des yeux de loup, posés de biais au-dessus des pommettes ; et ce n’était pas seulement ses yeux qui étaient extraordinaires, c’était toute sa personne ; elle était aussi extraordinaire, dans son genre, que la princesse…
      Je regardai celle-ci, devant moi, en train de parler à Agata, et je pensai aussitôt que, pour bien faire, je devais la séduire en même temps que la religieuse, pour goûter avec elle le charme d’une âme gourmande, imprévisible et orgueilleuse, dans un corps qui goûterait avec rage ses dernières passions, et avec la religieuse le charme d’une âme façonnée comme un continent inconnu dans un corps qu’aucun homme n’avait jamais touché — rien que d’y penser, je bandais déjà !… Je posai ma main sur son bras, et avec mon sourire le plus soumis, je murmurai : " Princesse, pardonnez-moi de vous déranger, mais je souhaiterais vous demander une faveur." Elle se retourna et sourit, et je continuai : "N’est-ce pas aujourd’hui Mardi gras, le jour où les dieux offrent aux hommes ce qu’ils ne peuvent avoir le reste de l’année ? En attendant que vous ayez rassasié votre nièce et que vous me rassasiiez moi-même avec les fruits de votre jardin, m’offrirez-vous l’occasion d’échanger quelques paroles avec une des créatures qui vivent ici, retirées du monde des hommes ? En termes plus prosaïques, et c’est l’enfant que j’étais qui vous parle, j’ai vu ici, tandis que je me promenais dans le parloir en vous attendant, une religieuse qui, à ma surprise, ressemble à l’une de mes sœurs, à ma soeur aînée, et qui lui ressemble à un point tel qu’en souvenir du temps de mon enfance j’aurais souhaité pouvoir la connaître. Princesse, voulez-vous m’offrir cette faveur ?"
      Je crus voir passer de la colère dans ses yeux cernés, mais si ce fut le cas, ce fut de courte durée, comme si un voile se posait sur son regard, et si elle ne me crut pas, elle n’en laissa rien voir ; elle s’exclama avec sa vivacité habituelle : "Bien entendu, Giovanni ! Je ne veux surtout pas que vous vous ennuyiez ici !"
      Je m’inclinai devant elle, encore plus soumis, "Vous savez bien, Princesse, qu’avec vous je ne m’ennuierais jamais. Ce n’est qu’un désir d’enfant que votre nièce pourrait m’aider à réaliser." ; je me tournai ensuite vers Agata qui, ayant entendu que je parlais d’elle, me regardait d’un air méfiant, je sortis un ducat de ma poche et le lui tendis en disant : "Mademoiselle, voulez-vous me donner votre main ?"
      Agata avait changé d’expression en voyant la pièce d’or entre mes doigts, elle passa la main entre les barreaux de la grille, dans sa paume ouverte je déposai le ducat, puis refermai ses doigts sur lui, "En échange du service que je vais vous demander, Mademoiselle, j’aurais souhaité vous offrir autre chose. Je n’ai que ceci, mais vous pourrez demander à l’une de vos amies, quand elle viendra vous voir, de vous acheter ce que vous voudrez."  Elle demanda : "Que dois-je faire ?" — "Il y a là une religieuse à laquelle je souhaiterais pouvoir parler quelques minutes, et je serais heureux qu’elle l’acceptât. Voulez-vous le lui dire et me rapporter sa réponse ?" — "Où est-elle ?" — "Elle est derrière vous, assise sur une chaise, elle ne parle à personne…" Agata tourna la tête, mais quand elle reporta son regard sur moi, celui-ci exprimait de nouveau la méfiance que la vue d’un ducat, l’instant d’avant, avait pu effacer.
      "Trouvez-vous, Mademoiselle, que je ne vous ai pas assez donné ?" demandai-je en riant. Je sortis un deuxième ducat de ma poche et le lui tendis, "Et avec ceci, accepterez-vous de parler pour moi ?"
      Elle prit le deuxième ducat sans un sourire, sans un mot — drôle de petite personne ! pensai-je, surpris —, et elle fit demi-tour pour rejoindre la religieuse. Je regardai celle-ci tourner la tête vers elle, puis vers moi ; je la vis, avec un pincement d’excitation à l’estomac, se lever de sa chaise, puis s’avancer vers moi — le continent inconnu venait à moi ! —, j’admirai sa démarche et, dans le balancement de ses hanches qui faisait apparaître ses cuisses puissantes, cette nonchalance qui m’avait surpris tout à l’heure, et je fus étonné, quand elle se trouva en face de moi, de l’autre côté de la grille, de la trouver moins grande que je ne l’avais imaginée ; c’était l’ensemble de sa personne qui donnait l’illusion de sa haute taille, son visage très blanc, très large, d’autant plus large qu’il n’était pas encadré par des cheveux, mais enfermé dans la guimpe, sous le voile, et son nez plutôt fort, sa grande bouche charnue, très pâle ; ce qu’elle avait pourtant de plus exceptionnel, c’étaient ses yeux, et je pensai n’en avoir jamais vu de pareils, dont les prunelles jaunes paraissaient faites avec de l’or — et voilà ! pensai-je encore, triomphant ; le continent inconnu est venu à moi ! cette religieuse, je l’aurai aussi ! mais j’ai peu de temps pour cela, j’ai quelques minutes seulement pour retenir son attention et lui donner l’envie de me revoir, et je dois être discret si je veux pouvoir commencer une relation avec elle sans éveiller la jalousie de la princesse !
      "Ma Soeur, lui dis-je en m’inclinant, je ne suis pas un Pierrot, ni un Arlequin, je ne suis qu’un homme dont l’une des soeurs vous ressemble… vous ressemblait, devrais-je dire, puisque je parle d’une soeur qui était déjà femme quand j’étais encore un enfant, qui est morte il y a une vingtaine d’années, et qui, dans mon souvenir, quand je vous vis, me parut vous ressembler tellement que je voulus vous voir de plus près et vous parler, pour me persuader qu’une telle ressemblance était possible… Maintenant, cependant, je m’aperçois que son regard était différent du vôtre : j’y lisais parfois de l’hésitation, comme s’il ne parvenait pas à cacher quelque blessure faite à son âme, tandis que le vôtre est calme et serein…" Elle sourit ; me sentant sur la bonne voie, je continuai : "Si elle vous avait connue, si la chose avait été possible, je suis certain que, vous voyant comme son reflet dans son miroir, votre regard pénétrant dans le sien, et votre âme dans la sienne, cette blessure qu’elle nous cachait se serait guérie, et elle aurait changé…"
      "Monsieur…" dit-elle — elle avait la voix claire, très gaie — "Que voulez-vous de moi ? Je suis une religieuse…"
      Je jetai un coup d’oeil de côté : la princesse n’avait pas repris sa conversation avec Agata et regardait sa rivale avec un sourire exquis — jouait-elle la comédie, ou ne se doutait-elle réellement de rien ? —, et je repris : "Ne comprenez-vous pas, ma Soeur ? En voulant vous connaître, j’ai cru pouvoir retrouver la tendresse de celle que j’ai perdue, la tendresse de la seule femme qui, après la mère, représente cet idéal féminin régnant au-dessus des passions de l’amour et de tous les sentiments qui l’accompagnent, la jalousie, la haine et la cruauté, qui nous déchirent notre vie durant… — l’enthousiasme m’emportait — Et vous êtes la plus généreuse des soeurs ! Vous êtes celle de tous les hommes ! Vous êtes plus que cela encore, car, lorsque je vous regarde, je ne peux m’empêcher de vous comparer, bien que vous soyez vêtue de blanc, et elle de couleurs et d’or, à la Madone qui prie de la Basilique, qui nous regarde, droite et hiératique, avec des yeux cernés par les veilles…", j’eus envie de me mordre la langue : comme un sot, je n’avais pas pu m’empêcher de faire du lyrisme, et même si la princesse n’avait rien deviné de mes intentions, elle n’allait pas manquer de faire une crise de jalousie, parce qu’une déesse et une Madone ne pouvaient être que des rivales ! "Monsieur, je vous en prie ! s’écria la religieuse. Vous me flattez trop ! Je suis et je dois rester une humble religieuse…"
      "Ma Soeur !" Elle tourna la tête vers Agata, qui l’appelait et tirait sur sa manche en même temps, pour attirer son attention, et qui, sans ajouter un mot, de sa main libre, désigna un point quelque part dans le parloir. Elle hocha la tête et, revenant à moi, reprit : "Monsieur, pardonnez-moi de vous quitter, ma mère et mon frère sont là, ils m’attendent…", elle eut un petit rire, "Et ils sont, en ce jour de Mardi gras, très gourmands de ma personne… Mais je pourrai vous retrouver tout à l’heure." Elle inclina la tête pour me saluer, et sans attendre ma réponse, elle se détourna, passa derrière Agata, caressant son épaule au passage, s’éloigna — pris de court, surpris par la rapidité de son départ, je restai comme un imbécile à la suivre des yeux — ; le haut de son voile passa derrière les religieuses et les pensionnaires, elle réapparut à l’extrémité de la grille et passa les mains entre les barreaux pour serrer les doigts d’une femme, puis d’un homme. Contrarié, sentant la situation m’échapper, je me demandai comment et quand je pourrais l’enlever à sa famille, si elle tardait à revenir…
      "Ma tante !" …Mes yeux se portèrent malgré moi sur Agata —  "Ma tante, je dois m’en aller ! La mère supérieure ne m’a donné que la moitié de l’après-midi, pour me punir d’avoir parlé pendant la prière…"  —, je compris que, en s’en allant, l’adolescente allait faire partir la princesse et me faire partir aussi, et que je devrais quitter le couvent sans savoir comment retrouver la religieuse plus tard, puisque je ne connaissais pas son nom… —  "Giovanni ? dit la princesse. Ne voulez-vous pas dire au revoir à Agata ?" Je n’osai pas regarder la religieuse, là-bas, à l’autre bout de la grille, je fixai Agata avec une furieuse envie de lui tordre le cou… —  "Giovanni, répéta la princesse, Agata doit s’en aller." —  "Au revoir, monsieur." dit Agata, et elle plia le genou avec un sourire poli et me tourna le dos. J’étais muet de fureur.
      Je sentis la main de la princesse se poser sur mon poignet —  "Giovanni, venez-vous ?" —, je baissai les yeux sur son visage : elle avait son sourire exquis, mais son regard droit me disait qu’elle ne souffrirait pas d’être désobéie ; je regardai sa main, ses doigts faits comme de petits joncs souples, je la comparai en pensée à celle de la religieuse, posée tout à l’heure sur l’épaule d’Agata, grande, bombée, charnue, avec des ongles allongés et des fossettes aux articulations, comme en ont les mains des poupées, et j’eus envie de prendre cette petite main autoritaire, pour la casser ; je revins à sa figure de joli garçon fatigué et j’eus envie de l’écraser avec mon poing, pour me venger, pour lui enlever aussi ce pouvoir de séduction qu’il gardait malgré tout sur moi… Je soulevai sa main jusqu’à mes lèvres et la baisai, "Vous êtes si jolie, Princesse, que vous mériteriez que je vous fasse souffrir, dans votre orgueil et dans votre coeur."
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                                                        ........... *
[…]

(Pages 20 à 35 de l’édition Olivier Orban)

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(conception  &  réalisation :  anne-marie simond ;  copyright  ©  <éditions du héron> 2001)